Naissance de la théorie musicale occidentale

 

 

I

La tradition de la théorie musicale occidentale nous vient du pythagorisme [1] où « le pythagorisme envisage le nombre dans une perspective religieuse et mystique; et c'est la religion qui, libérant la mathématique de sa visée utilitaire, ouvrit ici la voie à la spéculation abstraite. » (Daniel Saintillan). Quand les pythagoriciens divisent une corde géométriquement avec les premiers rapports simples 1/2, 2/3, 3/4, 4/5, etc. nommées octave, quinte, quarte, etc. [2], c'est pour trouver une unité qui régit toute chose. La musique étant un langage non signifié (donc pas un langage) permet de lui appliquer des théories abstraites qui se retrouvent dans le résultat sonore d'une volonté musicale. Cet état de fait permet à toutes les spéculations théoriques de rencontrer une réalisation physique à travers le son de la musique. Ainsi que toutes les idéologies de « ce que doit être la musique » durant toute l'histoire de notre civilisation [3]. Il est clair que le nombre dénombre et numérote pour permettre un contrôle de ce qui est compté (voir aujourd'hui les abus des sondages publics). Pour les ignorants, « le chiffre dit vrai » (sic) et à la Renaissance les disciplines utilisant les nombres étaient considérées comme une « marque de prestige » d'où l'Ars Nova.

Quand on parle d'harmonie, résonne en nous le sens de la perfection, de la beauté. Alors que le mot harmonie dans l'Antiquité grecque signifiait assemblage (fin XIIe du latin harmonia, mot grec, proprement « assemblage », le Petit Robert). Le travail des proportions et des symétries a imposé le « nombre d'or » dans l'Antiquité grecque : « à la recherche de la perfection » (de l'équilibre parfait) qui a infecté l'idée hégémonique de l'harmonie-beauté qui est renée sans doute au XVe siècle (à la Renaissance) où les notions de « correct » et de « faux » sont en pleine ascendance dans l'idéologie esthétique des nombres religieux pour la musique, la peinture et l'architecture. Aujourd'hui nous savons que cette « perfection » numérale dans la nature est toute relative, qu'elle « ne garantit nullement une ambiance architecturale "harmonieuse" » et est insuffisante pour décrire tout système même musical. Les mathématiques d'aujourd'hui surtout la physique intègrent le calcul d'erreur pour ne pas se méprendre sur le résultat. La « structure harmonique de l'Univers » dont « Il s'agit de spéculations théoriques qui n'ont pas de rapport direct avec l'expérience spatiale » nous dit Sven Sterken [4] et surtout avec « la beauté divine » où le mot nombre signifiait harmonie.

Nous pouvons constater que les idéologies esthétiques qui traversent notre civilisation depuis plus de 2500 ans reposent pour la plupart sur des considérations dictatoriales voire totalitaires. Notre désir d'une théorie musicale depuis les premiers temps repose sur le désir d'ordre afin de pouvoir contrôler le monde, afin qu'il soit sous contrôle. Ce désir révèle notre projection imaginaire et notre incompréhension absolue quant à la vie et le fait d'exister. La musique savante depuis tout temps est le jouet de cette idéologie de l'ordre (religieux) qui se définit aujourd'hui par le terme « détermisme » (comme les mathématiques : jusqu'à parler de « chaos déterministe » sic) où le camp de la musique déterministe s'insurge contre la musique aléatoire d'un John Cage pour le plus connu et la musique improvisée. Une « musique de hippies » comme ceux de la secte de Pythagore, mais qui sont à l'origine de l'abstraction mathématique (divine) et d'une société gouvernée au nom de « l'ordre » que nous subissons aujourd'hui. Les politiques qui se divertissent de musiques savantes, se divertissent de prestiges de l'expression de l'ordre. Dont les compositeurs sont les marionnettes qui servent l'image de la puissance. Mais l'institution du pouvoir politique sur les arts tarit obligatoirement toute créativité de ce qui est attendu.

À travers nos propositions de maîtrise d'un matériau musical pour explorer du musical inconnu plutôt méconnu, nous souhaitons sortir de cette dictature de la musique occidentale qui considère le monde comme dénombrable par le divin pour servir de prestige à un pouvoir politique dominant mécanisé. Musicalement nous ne pouvons faire de la musique avec une seule théorie dominante, ça va à l'encontre même de la créativité musicale et de sa diversité.

Il faudra bien un jour que les commanditaires de salles de concert le comprennent.

...

II

Abstraction des données musicales pour fusionner les différences

L'unisson est le point de rassemblement de toute la musique qui en occident dans la musique savante est traitée à l'aide de l'abstraction : les paramètres (n'oublions pas la provenance religieuse de l'abstraction). L'unisson fusionne les différences. L'unisson efface les différences. L'unisson crée la communion religieuse. L'unisson crée le bourdon. C'est une idée savante très particulière que de vouloir imposer aux différences les mêmes caractéristiques, sans doute : pour simplifier leur écriture dans leur ensemble et d'un geste, pouvoir les commander toutes. Est-ce la volonté de conceptualisation de la musique qui a simplifié l'approche des instruments de musique dans l'idéologie d'une musique fusionnée ? Est-ce le désir de tout commander et contrôler qui a simplifié l'approche des instruments de musique ? pour trouver « l'unité monodéique qui régit toute chose » ?

La musique n'est pas uniquement une pratique du son : la musique révèle l'état de fonctionnement de l'humanité dans sa pratique.

Aujourd'hui, nous avons dépassé les systèmes totalitaires musicaux qui effacent les différences des instruments de musique pour tous les gouverner d'un seul geste pensé et écrit. Aujourd'hui nous nous intéressons aux particularités de chaque instrument de musique pour mettre en valeur leurs différences. Car ces différences enrichissent la musique de sonorités et de pratiques inouïes jusqu'alors étouffées par désir de domination et de gouverner avec un contrôle absolu : la misère de la « musique contemporaine » aujourd'hui est un exemple parlant qui s'attache encore à ces « paramètres divins ». La manipulation quantitative de paramètres musicaux ne fait pas la musique, mais une apparition sonore détachée du contexte de la musique : un rejet ou une excroissance involontaire du corps musical qui ne dérange pas : un déisme déhumanisé produit par des machines dominantes ?

...

III

Ceci dit passons à l'exploration des attributs de la musique qui passent par des actions gestuelles humaines sur des instruments de musique.

...

 

 

Notes
[1] « Les documents qui permettent de la conjecturer émanent pour la plupart des néo-pythagoriciens de la fin de la République et des quatre premiers siècles de l'ère chrétienne, eux-mêmes connus à travers le néo-platonisme. » Marcel Detienne et Daniel Saintillan.
[2] Notons que l'octave des instruments à cordes n'est pas le même que l'octave des instruments à vent et des autres instruments.
[3] Insistons encore sur ce fait rapporté de « la musique des sphères » : les tonalités produites par le mouvement des planètes autour du soleil. Pythagore (env. 580-500 av. J.-C.) et Nicolas Copernic (1473-1543) astronome qui démontre dans un opuscule d'une soixantaine de pages : De revolutionibus, que les planètes tournent autour du Soleil où la Terre est une planète comme les autres, dont la rotation sur elle-même donne l'alternance du jour et de la nuit. Ébranle la vision ptoléméenne du monde, qui plaçait l'homme au centre d'un univers fait pour lui. 1543 : à sa mort parution du De revolutionibus (notons que cet opuscule était pour faciliter les calculs des astrologues et non pour bouleverser les visions de l'époque : Copernic était prêtre). Montre que Pythagore ne pouvait pas connaitre ce que Copernic démontre entre 1520 et 1543 : la rotation des planètes autour du soleil. Nous pensons que « la musique des sphères » est une spéculation des pythagoristes du XIXe siècle. Au XIIIe siècle l'astronome prussien Bode calcula les positions régulières des planètes autour du soleil qui soutenait l'idée de « harmonie des sphères », mais fut définitivement ruiné quand fut découverte la planète Pluton en 1915 par Lowell. clones.html
[4] Voir son article Musique & architecture dans le n°162 d'Architecture de mars 2007.

 

re tour à la table des matières