Comment s'apprend

 

la composition musicale ?

 

I.

Il n'y a pas d'école ni de méthode, ni rien de palpable qui puisse former un apprenti à devenir un compositeur original. La composition musicale en Occident est un art en perpétuel développement : on analyse ce qu'ont fait les anciens et on essaye de faire que ça sonne encore plus audacieux. « Surtout on ne copie pas », mais on essaye de trouver une sonorité personnelle (sa sincérité). La musique c'est à la fois enfantin et complexe d'accès dans l'approfondissement. La musique ne se laisse pas maîtriser aussi facilement qu'on le croit d'où l'intérêt. Il n'y a pas d'autorité, mais des différences. Son expression abstraite trouble plus que cela aide, sa compréhension passe par la sensibilité et le raffinement de ses sens. La musique ne veut rien dire : elle est. C'est une pratique en perpétuelle expérimentation : on essaye des choses si ça sonne et comment ça sonne pour pouvoir le faire sonner avec d'autres [1]. On construit l'unicité de son savoir-faire avec l'expérimentation continue. Théoriser permet de poser des repaires. Les outils sont innombrables et suivant les contextes, utilisables ou pas. La bataille sociale réside pour un compositeur dans le fait de faire accepter sa différence. Ce n'est pas une situation confortable : le degré de rejet permet de mesurer la tolérance sociale des idéologies culturelles.

Un compositeur n'est pas une personne qui écrit sa musique dans son coin puis est publié par un éditeur puis est joué après sa mort. Ça, c'est l'image de la propagande de ce qui est cru. Un compositeur est avant tout un organisateur, quelqu'un qui rend possible l'écoute de sa musique différente, bien mûrit et travaillée de telle façon à ce qu'on découvre toujours quelque chose de nouveau à chaque écoute de sa composition. Quelque chose de surprenant de bouleversant. Un compositeur c'est aussi quelqu'un de vigilant au regard du contexte dans lequel il évolue et dont dépend la réalisation de sa musique. Nos sociétés oscillent invariablement entre le système totalitaire et le système libertaire. Dans le premier les audaces musicales ne seront pas entendues contrairement au second : le premier développe l'obéissance, le second la curiosité. La vastitude des contextes varie du cercle d'amis aux échanges mondiaux : qui rend la musique possible ou pas. Les lieux, les orchestres, les équipements techniques : comment sont-ils gérés pour donner la possibilité à ce qu'éclosent les musiques de la génération suivante. Et c'est l'ouverture d'esprit qui est le moteur du possible. L'ouverture d'esprit des « propriétaires » publics ou privés. Ceux qui prennent le pouvoir de décider pour les autres : ce qui est bon et ce qui ne l'est pas : c'est à ça que se joue la réalisation de sa musique et dont le compositeur est confronté en permanence : les programmateurs. Si l'entente est brisée et nappée d'incompréhension : la censure gagne du terrain.

Un compositeur dont sa musique n'est pas jouée a peu de chance d'évoluer et d'acquérir de l'expérience. C'est une condition obligatoire sine qua non à l'évolution de sa musique. Etre sur le terrain et constater ce qui fonctionne et ce qui fonctionne moyen. Le terrain est partout. Composer c'est se donner les moyens de la réalisation de sa musique et pas comme la majorité de faire sonner les droits d'auteur. Composer c'est apprendre tous les jours, mais certains s'installent dans un style et ne le quittent plus : sans doute pour être remarqués ou pour approfondir le filon ou par paresse. Malgré une tradition musicale inventive d'un demi-millénaire, la censure demeure et c'est un combat perpétuel ; d'abord avec ses proches puis avec le reste du monde. La création musicale est l'activité qui produit le plus d'intolérance publique. Les réactions hostiles se perpétuent durant toute l'histoire de la musique occidentale. C'est une curiosité à ce que le public puisse se lâcher dans l'agression à l'écoute d'une musique qu'il ne connait pas. Un Mozart adulé aujourd'hui était haï à son époque : trop avant-garde. Et tous les compositeurs inventifs y passent : par la case haine.

C'est un curieux métier, c'est même plus : une passion qui tient et dont on ne peut se défaire. La musique donne accès à des lieux insoupçonnés de l'existence où règne l'indicible qui à la fois demande une grande intelligence et un esprit espiègle pour ne pas la tarir sa musique. Son exigence est démesurée et l'effort de comprendre est immense au point que ça peut déranger (Stockhausen se prenait pour un extra terrestre à la fin de sa vie tellement il trouvait les gens stupides). Apprendre à composer la musique c'est apprendre à réaliser une musique unique en plongeant dans l'inconnu en se surprenant soi-même : quotidiennement.

Décider de rentrer dans la composition de la musique, c'est décider de rentrer dans les ordres du désordre. On en sort difficilement, passion, richesse infinie des composants, vaste étendue d'inconnus. La musique taquine la vie. Du vibratoire constant qui crée. Attention d'écoute en agissant son intelligence, sa sensibilité avec le sentiment bouleversant d'être en vie, exprimé par la musique.

La composition musicale ne s'apprend pas, elle se pratique où l'apprentissage est constant dans la pratique. Il n'y a rien de nouveau dans la manière de composer (exploitation de l'intelligence et de la sensibilité), mais des tendances émergent par cycle vibratoire avec des dispositions différentes suivant le contexte et les moyens humains. Sans doute il existe un renouvellement dans les outils (apparition des instruments électriques puis électroniques) : la musique dépend des instruments, mais pas de la façon de les jouer qui dépend de l'état d'esprit. Aussi l'épanouissement de la composition musicale dépend des moyens sociaux d'audibilité : à savoir, l'ouverture ou la fermeture d'esprit de l'entourage qui l'encourage ou pas.

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II.

La composition musicale se pratique avec la théorie musicale, l'analyse, l'expérimentation et l'improvisation en tant que composition immédiate. La théorie musicale propose des possibles, des abstractions matérialisées par des opérations sur le matériau musical. C'est un procédé d'intellectualisation, de transformation par l'action de l'intelligence qui est la capacité d'entendre et de comprendre. L'ouverture d'esprit est requise : sans ouverture d'esprit pas de musique possible seulement de l'accompagnement copié. L'analyse permet de comprendre comment les anciens pensaient et pratiquaient la musique ainsi que de questionner et de remettre en question les certitudes qui fonctionnaient dans les contextes du passé. Puis l'expérimentation est essentielle pour l'exploration et la découverte d'autres sonorités, d'autres pratiques et d'autres facultés de penser la musique. L'expérimentation apporte le matériau à la théorisation : ses ingrédients. L'analyse permet la synthèse : celle de rassembler ses fragments de connaissance uniques en un ensemble intéressant voire renversant ou bouleversant, etc., dans l'espace-temps de la musique. L'improvisation sert plusieurs choses : vérifier ses hypothèses théoriques, ses anticipations évolutionnaires, ses synthèses expérimentales et les confirmer dans l'audition immédiate. Les compositeurs fixent, inscrivent ce qu'il reste de meilleur, mais pas toujours [2].

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On ne peut pas être musicien sans être amoureux de tout ce qui vibre.

Cet amour* permet d'affiner sa perception
et créer des fusions musiques inouïes.

 

III.

Basique compositionnel

Quantifier permet de doser. Décomposer ce qui est entendu en paramètres, permet la création d'ingrédients. La recette se confond avec la forme musicale. La recette offre de choisir et doser ces ingrédients. C'est le principe de base de la composition musicale écrite.

Au-delà, dans la musique, la musique ajuste en fonction du contexte, la recette et les ingrédients proposés. Une interprétation de la qualité vibratoire de la quantité écrite. C'est le principe de base de la musique interprétée d'une composition musicale.

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Notes
[1] mais selon John Cage, le compositeur ordinaire et traditionnel sélectionne les « bonnes » relations entre les sons ; ce qui implique une écoute « policière » de la musique nous dit Daniel Charles. Nous savons que l'écoute est orientée par notre culture et notre éducation : nous sommes conditionnés et influençables par le groupe dominant afin d'y rester intégré, mais le rôle de l'artiste est de se désintégrer du groupe pour garder sa « vision » indépendante et unique de l'humanité : la culture de la nécessité de la différence. Générer les cultures nécessaires des différences. L'appréciation de ce qui semble sonner ou pas est le coeur même et une mise en balance permanente de la composition de la musique. Composer c'est prendre la responsabilité de sa morale compositionnelle.
[2] Certains compositeurs se moquent de fixer leurs oeuvres pour la postérité. D'autres s'y attachent fermement pour figurer dans l'histoire de la musique et être cités dans les dictionnaires des noms propres et les encyclopédies. Il y a aussi beaucoup de déchets soutenus par le commerce de l'édition musicale monopolaire, mais ça, c'est une autre histoire, celle de l'ambition dévastatrice. Comment l'édition musicale freine la créativité musicale est un chapitre à venir.
* sentiment d'attachement intense qui lie plusieurs êtres vibratoires dans une passion ici sans déraison : le fait de pouvoir vibrer ensemble en sympathie et se comprendre en même temps et d'en jouir et de s'en réjouir.

 

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